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L'ENFANT DE NOËL

La guerre n'avait pas empêché la terre de tourner. Mais elle avait tué les bonheurs du temps qui passe. Le manège des saisons n'avait plus son rythme. Le ciel avait perdu ses éclats de bleu soleil. Le coeur des humains battait à la mesure de la haine et de la peur en alternance. Il n'y avait plus de chants parce qu'il n'y avait plus de rêves.

Pourtant, non! les radios clandestines transmettaient ces mots du poète: "les sanglots longs des violons de l'automne... blessent mon coeur d'une langueur monotone." Un peu partout, des Alsaciens, l'oreille collée à des postes de fortune, entendaient défiler le début de la Chanson d'Automne de Verlaine, au milieu de crépitements et de grésillements. Encore et encore les "sanglots longs...", mots pleins d'espérance pour les uns, de nostalgie et de tristesse pour d'autres.

Les Vosges enneigées en cette fin d'année 44.

En cette fin d'année 44, dans la nuit qui précédait Noël, les vents avaient brusquement viré dans le ciel, puis dévalé sur les Vosges charriant avec eux des tourbillons de neige. Dissous les sommets, les vallées, la forêt, les chaumières. Disparus le ciel et la terre. Avalés la lune et son cortège d'étoiles. L'hiver marquait son territoire, paralysait la nature, enfermait la vie dans son désert blanc. Des voix lointaines, insolites, semblaient se lever des sommets pour se mêler aux gémissements des arbres, noués par les vents et le froid. Des ombres se dessinaient, démesurées, sur un sol devenu linceul. Et ce hurlement? Un loup peut-être? Ou alors un fantôme qui revenait d'outre-tombe pour rêver dans la neige de Noël comme le voulaient tant de légendes! Un loup sûrement, qui venait jeter le trouble dans la mémoire de ceux qui tentaient de deviner ce qui se cachait derrière les bancs de brume dressés comme un mur.

Ils n'étaient pas nombreux ceux-là. De vieux paysans enracinés dans ce coin de pays que la guerre avait épargné et, parmi eux, quelques femmes et enfants, sans nouvelles qui d'un mari passé dans la zone libre, qui d'un malgré-nous engagé de force pour aller mourir au front russe.

"Les sanglots longs des violons de l'automne..." émit sourdement le vieux poste de radio dissimulé derrière des jarres qui jadis avaient été pleines de farine et de sucre.

La jeune femme passa une main sur son front soucieux et en profita pour ramasser son abondante chevelure et la nouer sur sa nuque.

- Allez! Allez! Vous voulez donc qu'on vienne nous chercher nous aussi? fit la vieille qui se déplaçait péniblement dans la cuisine qu'éclairait une simple bougie. Vous savez ce qu'ils leur font? Vous le savez? Ils les envoient là d'où on ne revient plus! Allez! Allez! Fermez ça, sinon il va arriver un malheur.

La vieille avait peine à reprendre son souffle. Son corps, perclus par tous les maux existants, n'était guère plus qu'un sac de peau et d'os. Elle devait bien avoir quatre-vingt-cinq ans.

- Allez! Allez! Pensez au petit, va! Et d'abord, on n'y comprend rien à ce charabia! Les sanglots et les violons ça fait bien longtemps que j'ai oublié à quoi ça peut bien ressembler.

- Pas moi, répondit tristement la jeune femme.

- Allez! Allez! fit encore la vieille. Vous n'allez pas vous mettre à chigner. Pensez à votre petit... et pensez à demain... hein? Demain... c'est le passage de Hans-Trapp... hein?

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